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Le spectacle autrement

Réflexions ouvertes sur le spectacle vivant

Artistes, techniciens, administratifs ou simplement passionnés de Spectacle, nous y sommes tous confrontés, nous devons réinventer la culture. Bien sûr, ces mots, prononcés dans ces bureaux si éloignés de ce que, nous, acteurs de la vie culturelle vivons tous les jours, semblent bien absurdes. Et plus encore peut-être en ces temps brumeux où nous attendons des réponses à nos questions. Réinventer la culture, n’est-ce pas là un de nos enjeux quotidiens ? définir et redéfinir chaque jour ce que devraient être nos politiques culturelles et la place des arts dans notre société. 

Mais si les inquiétudes sur le secteur culturel sont aujourd’hui médiatisées, les problématiques ne datent pourtant pas du début du mois de mars 2020. Elles s’accumulent pour la plupart depuis des décennies maintenant : est-ce la première fois que nous parlons du régime d’assurance chômage des intermittents du spectacle, de la soigneuse sauvegarde, par les élites, d’une contemporaine hiérarchie des arts (et du budget ainsi réparti), de la rupture du dialogue entre artistes et diffuseurs, du dédain de certaines collectivités pour le spectacle vivant, des divergences entre les artistes et les entreprises, ou encore des difficultés que nous rencontrons pour renouveler et accompagner les publics ? Non, bien sûr… alors réinventer, oui !  encore faut-il pouvoir nous donner les ressources matérielles et financières nécessaires pour mener à bien des projets, dont a priori, l’initiative n’appartient qu’à nous…

Aujourd’hui, nous savons qu’il faudra composer aussi avec une pandémie et qu’il faut dès à présent inventer un spectacle corona-compatible. Le Bureau a trouvé intéressant de relever ici quelques intentions artistiques qui nous ont semblé non pas complètement inédites mais adaptées à la situation actuelle. Nous serions ravis de lire et de partager les initiatives qui vous inspirent ! 

# La culture à la maison ou l'avènement du numérique

Qu’y a-t-il  de plus évident aujourd’hui lorsque l’on est confiné chez soi que d’allumer son ordinateur et regarder ou partager une œuvre ? Rien de nouveau en somme, mais du contenu de plus en plus qualitatif et à l’évidence, une pratique qui continuera à se développer !

Les « classiques »

L’Artcena, l’a compris très tôt, le 18 mars, elle lançait déjà sa rubrique #CULTURECHEZNOUS. Un mois plus tard Le Ministère de la Culture suivait l’initiative et créait sa version “amplifiée” #culturecheznous. Nous ne nous attarderons pas sur ces plateformes qui regroupent des centaines d’œuvres (…).

Les didactiques

Le confinement et le numérique sont des occasions parfaites pour créer des contenus qui soutiennent les créations artistiques. C’est l’occasion de partager des connaissances et de s’ouvrir à de nouveaux publics. L’Orchestre Symphonique de Mulhouse fait, par exemple, un excellent travail de médiation culturelle par le biais de leur page Facebook et de Youtube.

Les satiriques

L’actualité regorge de « perles » que nous serions idiots de laisser passer. Ces anecdotes inspirent beaucoup d’artistes et nous sommes ravis de les entendre dans notre quotidien. Ici, Les Goguettes (en trio mais à quatre) ont trouvé, depuis des années déjà, un excellent moyen de communiquer. Nul doute que le confinement leur a donné une visibilité accrue !

Le numérique permet de partager très largement un message. Facebook et Youtube sont des outils très influents lorsque nous savons les maîtriser. Il est possible de partager bien plus qu’une œuvre en soi, des techniques, un travail de recherche, une pédagogie, tout est possible. C’est d’ailleurs ce qu’à choisi de faire la Comédie musicale La Lune Grise lors d’un live Facebook en dévoilant les mouvements d’une chorégraphie du spectacle. On se plaît alors à voir le public participer et même parfois se filmer en reproduisant la chorégraphie.

Internet offre donc une scène immense que l’on se doit de connaître parfaitement pour être vu et partagé. Attention toutefois, le numérique ne pourra jamais remplacer la scène. C’est d’ailleurs ce qui différencie le spectacle vivant du cinéma ! Un point de vigilance qui pourrait éventuellement, à l’avenir, poser des problèmes à ceux qui feront le choix de transformer la totalité de leurs œuvres au format enregistré : les conventions collectives et les obligations sociales sont distinctes.

Et si le spectacle se déplaçait à domicile ?

Les particuliers

Bien plus intimiste, le spectacle peut aussi s’inviter chez le spectateur. La notion de partage peut difficilement être plus éloquente que dans ce contexte ! La jauge est alors forcément restreinte et la proximité physique évidente (en respectant les gestes barrières, bien entendu…) 

Les initiatives sont plus rares mais se développeront sans doute dans les mois à venir. Les présentations de saison tant attendus par les spectateurs fidèles peuvent déjà bien souvent se faire à domicile (ce qui pose la question de l’ouverture au public, cela va sans dire).

Durant le confinement, nous avons vu des théâtres, comme le Centre Dramatique National de Tours organiser des séances de poésie téléphonique. Le spectateur qui connaît déjà la structure, réserve un créneau horaire et un comédien livrera une performance artistique.

Les plus petites formes peuvent très bien s’inviter dans les salons des spectateurs. Nous pensons que, contrairement aux « lectures téléphoniques », les représentations à domicile peuvent être l’occasion parfois de s’ouvrir à de nouveaux publics par le biais de l’organisateur qui lui, est déjà un spectateur « aguerri ». Le « monde d’après » nous éclairera probablement sur le sujet.

Les autres publics : scolaires, entreprises et associations et bientôt... café !

Bien souvent, les services de Relations publiques des structures de diffusion ont, dans leur carnet d’adresses, leurs publics fidèles parmi les écoles, les Comités d’Entreprise ou les associations de publics dits « fragiles ». Plus rares sont les compagnies ou les groupes qui construisent directement des projets dès la création avec ces publics. Ce pourrait être ici aussi l’occasion de renouer un lien entre ces acteurs.

L'art en espace public

L’espace clos de la salle de spectacle traditionnelle est menacé, mais il en est de même  pour les festivals en plein air de la saison estivale. Aujourd’hui, la jauge importe tout autant que les murs (enfin, il nous semble…).

Paradoxalement, si la notion d’art en espace publique est parfaitement institutionnalisée et scrupuleusement réglementée aujourd’hui, elle prend racine à une époque où une partie de la population refuse l’art officiel et fuit les salles de spectacle jugées “trop froides”. Des artistes, à l’époque en marge, décident de s’adresser “aux gens là où ils se trouvent”. Ils choisissent donc de ne plus donner de rendez-vous rituels en intérieur mais de provoquer des rencontres avec des habitants dans leur quotidien en zones urbaines ou rurales.

Ces arts souvent satiriques, parfois poétiques et bien souvent politiques sont aussi nés de la contestation de la séparation imposée entre la culture et l’éducation populaire (que nous trouvons personnellement injustement confiée au Ministère de la jeunesse et des sports). Chez Nomacle, nous pensons que les arts de rue sont les plus à même de questionner les principes mêmes de la démocratisation culturelle : est-ce peut-être là aussi une occasion de renouer avec des problématiques fondamentales un peu mises à l’écart ou vu d’un œil un peu trop élitiste ces dernières décennies ?  Mais cela est une autre question… 

“Notre plafond est la rue, notre décor le ciel. Nous avons choisi ce métier par goût du luxe. Le plus beau théâtre est celui qui offre le maximum de possibilités scéniques, et la ville, les rues, les places publiques, les fenêtres, les balcons, les arbres, tous les habitacles de l’espace, de la cité, c’est le plus beau théâtre du monde”
Jules Cordière.
Floriane Gaber, 40 ans d'arts de la rue , Edition ici et là, 2009

Attention toutefois, les arts de la rue sont  aujourd’hui rigoureusement réglementés, L’Artcena a d’ailleurs réédité en 2017 son guide des bons usages pour Organiser un événement artistique dans l’espace public.  Les arts de la rue ont subi, ces dernières années, les conséquences de “l’exigence sécuritaire” des re-re-re-prolongations du Plan Vigipirate et des successifs “États d’urgence”, de quoi brider de belles initiatives…

Nous l’avions évoqué dans notre article Les Bons plans du Spectacle vivant dans le  Grand Est et ailleurs, le MOOC Create in public space et particulièrement son forum sont une véritable mine d’or d’inspiration ! 

Renouveler les formes artistiques, oui, c’est plus qu’indispensable pour les mois à venir. Mais ce n’est et ce ne doit pas être la seule réponse à la crise. Nous pensons qu’il est essentiel d’en finir avec les tensions et les incompréhensions qui persistent entre les artistes et les structures de diffusion.

Et les salles alors ?

Les politiques de décentralisation culturelle engagées il y a plus de 70 ans en France ont mené petit à petit, à la création de 10 labels nationaux régissant les missions des structures culturelles du spectacle vivant (Centres chorégraphiques nationaux, Centres de développement chorégraphique, Centres dramatiques nationaux, Centres nationaux de création musicale Centres nationaux des arts de la rue, Opéras en région, Orchestres en région, Pôles nationaux des arts du cirque, Scènes de musiques actuelles, Scènes nationales

La multiplicité des cahiers des charges rend bien évidemment la vision globale du secteur confuse. Mais une majorité de leurs missions se recoupent notamment parce qu’elles doivent “présenter un projet artistique et culturel d’intérêt général, de création, de production ou de diffusion d’envergure nationale ou internationale dans les domaines du spectacle vivant”. Mais aussi de “favoriser par tout moyen, y compris tarifaire, l’accès du public le plus large et le plus diversifié aux productions et aux œuvres, ou encore de déployer un programme d’actions et de médiation culturelles, notamment vis-à-vis des jeunes et dans le champ de l’action sociale”. En contrepartie, la structure labellisée reçoit un soutien financier de L’État pour le fonctionnement général et la mise en œuvre du projet global. Des missions pour autant parfois omises, ou tout du moins, souvent imparfaitement remplies.

Alors, si les artistes doivent se réinventer aujourd’hui, il est impératif qu’ils soient tous soutenus par ces labels nationaux. Ces “salles de spectacle” ne sont en réalité pas que de simples bâtiments vides à jeter à la poubelle lorsque les rassemblements de personnes sont interdits. Bien au contraire, elles emploient aussi des administratifs et du personnel technique aux compétences capitales pour les artistes et le personnel administratif des compagnies et des groupes. Certaines équipes confient aujourd’hui qu’elles réussissent enfin à construire des projets qui étaient en attente depuis des années par manque de temps.

Pour se réinventer il faudra donc renouer la collaboration entre producteurs et diffuseurs. Une étape indispensable pour construire au plus vite le spectacle vivant de demain.

Mais, alors que la culture traverse une crise sanitaire et  économique sans précédent, nous pourrions être tentés de laisser de côté, pour un temps, une crise de l’accessibilité de la culture qui s’est presque normalisée. Tenter de l’envisager par delà les lieux qui la font exister, c’est aussi imaginer de rompre avec la connotation sociale que ces lieux imposent. Permettre l’accès de tout, à tous.

La peur, le désintérêt, parfois même le dégoût pour le théâtre, la musique, l’opéra, le cirque et tous les autres médiums, n’est pas uniquement le fruit d’une considération sur l’œuvre, sa valeur sociale reste inaliénable de son public et du lieu qui l’accueille. Il n’y a pas de désintérêt populaire pour l’opéra qui soit “naturel”. Nulle symphonie, nulle Reine de la nuit ne saurait faire accepter de subir la violence symbolique et la distance sociale du lieu et de son public pour quiconque s’en trouverait “éloigné”.

Ces mêmes publics “éloignés” ne le sont que socialement, les salles de spectacle, par leur programmation, leur communication, et plus encore, l’homogénéité de leurs publics, contribuent à rendre concret la hiérarchisation du contenu culturel, à définir quel pan de la culture est accessible, et pour qui. Alors, peut-être, cette redéfinition de la place et des missions des salles de spectacle peut-elle devenir une formidable opportunité de démocratisation de l’accès à la culture ?

Déconstruire la classification et la légitimité des lieux, permettre à chacun de pouvoir accéder librement à la culture, voilà un des visages possibles du monde de la culture de demain..

La suite n’appartient qu’à nous…

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